Une analyse du Geste dans la tauromachie équestre
- Julie E. L. Prévost

- 3 déc. 2022
- 17 min de lecture
L’étude du geste est une discipline qui prend véritablement naissance dans le domaine de l’anthropologie notamment avec l’article inédit de Marcel Mauss publié en 1936 qui s’intitule «techniques du corps». Cet article met l’accent sur les usages du corps à travers les cultures. Cependant, c’est avec les écrits de Marcel Jousse que ce champ de recherche s’est élargi et a motivé la recherche contemporaine en anthropologie du geste, où il développe l’idée que «l’homme est un complexus de gestes»[1]. Cette thématique s’est répandue à d’autres disciplines et de plus en plus de chercheurs s’y sont intéressés et ont commencé à mettre la gestuelle au cœur de leurs problématiques. Le préhistorien André Leroi-Gourhan en fait partie ; auteur de l’ouvrage L’homme et la matière, il démontre que le geste opératoire permet une meilleure domestication de la matière. Mauss développe donc le concept de « techniques du corps », ou chacune de ces techniques seraient des « actes traditionnels efficaces », façonnées par le social. Jousse précise cependant cette idée et parle d’« intussusception », ce qui signifie « l’incorporation par l’être humain des actions du monde environnant et des réponses routinières qu’il lui apporte »[2], des routines gestuelles que l’on vulgarise par « culture », dans lesquelles nous retrouvons des gestes non conscients qualifiés parfois de gestes « cachés », ce qui caractérise le geste comme un moyen d’action ou d’expression[3]. Il existe donc une multiplicité de gestes qui se rangent en plusieurs catégories tels que les gestes dits « techniques » ou les gestes dits « communicatifs », de même qu’il existe alors plusieurs champs d’analyse du geste : la proxémique, la gestique ou encore la physionomie ou mimique, formant les trois modalités kinésiques de la communication[4]. Délimiter son objet d’étude devient dès lors une opération délicate dans le champ de la gestique car comme nous venons de l’apercevoir, toute activité humaine est faite de mouvements[5].
Un aspect non négligeable et assez périlleux lorsqu’on étudie la gestique est la description d’un geste, ou du geste, qui se transforme en une épreuve délicate et complexe car les informations que l’on peut retirer de cette étude sont nombreuses : la posture, le mouvement, la vitesse, l’accélération, la trajectoire ou encore le rythme, qui sont les différents angles d’approches possibles bien que ceux-ci “ne peuvent pas restituer la situation gestuelle dans sa totalité” mais qui permettent tout de même de faire des “analyses comparatives rigoureuses”[6]. La description du geste dépend dès lors de la question posée au départ et de l’analyse que l’on souhaite effectuer, de même que le choix de l’instrument d’enregistrement de la technique étudiée (film, images, etc.).
La plupart des travaux sur le geste sont des études qui se focalisent sur des gestes qui se substituent à la parole[7]. Il est en effet nécessaire de distinguer la kinésique associée au langage avec et sans parole de la kinésique non associée au langage. Cette dernière correspond aux gestes « fonctionnels » qui dominent la parole[8], c’est-à-dire « l’intussusception » vue plus haut. Toutefois, trois thématiques sont récurrentes dans l’analyse du geste : la fonction de communication de la gestique, la distinction entre les gestes dits hétérocentrés, égocentrés et allocentrés mais aussi dans quelle mesure et selon quelles modalités les gestes s’imposent comme des marqueurs d’une identité culturelle[9].
Dans ce panel élargi de réflexions sur la gestique apparait celui du geste équestre. Thématique intéressante car cette fois-ci la gestique ne se concentre plus seulement sur l’homme mais s’applique également à autre référentiel : l’animal. Il est intéressant de se demander de quelle manière l’homme influence la gestique du cheval et inversement de quelle manière le cheval influence la gestique de l’homme. L’homme et le cheval établisse un véritable dialogue basé sur une gestuelle apprise et connue seulement entre eux. Elle constitue un langage unique et propre au cavalier et à son cheval. En effet, un cheval pourra être monté et dirigé par une autre personne que son cavalier habituel si celui-ci arrive à communiquer par des gestes que le cheval aura déjà appris et pourra reconnaître. Nous pouvons reprendre ici l’idée d’André Leroi-Gourhan et affirmer que le geste opératoire, ici le geste technique équestre, permet une meilleure domestication de l’homme et du cheval.
Le geste équestre étudie donc la gestuelle en lien avec l’équitation, c’est-à-dire toute activité ou l’Homme a recours à un équidé comme partenaire. En effet, l’équitation n’est pas seulement un loisir ou un sport comme on l’entend et le considère avec la discipline olympique du saut d’obstacles ou encore le cross à cheval, elle est également un art. Le cheval possède une histoire liée à de nombreuses sociétés et est désormais considéré comme un patrimoine multiple. Le site internet Le cheval & ses patrimoines[10] l’illustre bien, de même que la trilogie La Culture équestre de l’Occident rédigée par Daniel Roche[11].
S’il en est d’une activité qui met en scène la technique équestre, c’est bel et bien la corrida. Celle-ci consiste en un spectacle tauromachique qui se déroule dans des arènes circulaires, opposant dans un combat un taureau et un homme et selon la tradition du pays dans lequel elle se déroule, un cavalier (au Portugal nous parlons de « tourada »). Cependant, bien que le cheval ait toujours été un élément clé de cette pratique[12], la relation homme/taureau a toujours été mise en avant et la figure du cavalier est très vite oubliée, surtout pour les aficionados de la corrida à pied.
Combattre le taureau : une fascination ancienne
Cette fascination pour le taureau et les jeux taurins puisent leurs origines dans des époques anciennes. En effet, lorsque nous contemplons les représentations préhistoriques d’animaux, notamment dans la grotte de Lascaux ou encore la grotte Chauvet, un animal semble se démarquer des autres : le taureau. On le retrouve peint aux côtés de bisons ou d’ours dont beaucoup arborent des représentations à la fois anthropomorphes et cornus. De même que si l’on s’intéresse à la mythologie grecque, il nous est impossible de passer à côté de l’histoire du Minotaure (monstre à la fois mi-homme, mi-taureau) et de son affrontement avec Thésée dans le labyrinthe réalisé par Dédale. Enfin, pour ne citer qu’un troisième exemple, l’importance du taureau se retrouve dans la culture hellénique, et notamment lors de la célébration des grandes Dyonisies, (festivités en l’honneur de Dionysos et symbole de la cohésion commune), où il était coutume de sacrifier un taureau et d’organiser un festin. Les traces archéologiques nous ont permis d’identifier en particulier un jeu taurin pratiqué lors de ces fêtes : le bull-leaping (ou « saut de taureau »), nom désignant une acrobatie qui arbore une connotation guerrière, ayant comme objectif de transformer la force brute du taureau en une sorte de danse légère et esthétique[13].
Ainsi, nous pouvons voir que s’il en est un animal qui fascine l’homme depuis des millénaires et qui est ancré dans l’imaginaire collectif, il s’agit bien évidemment du taureau. Bien que l’art préhistorique connaisse une pléthore d’interprétation[14], on ne peut mettre de côté l’hypothèse d’une manifestation du sacré. Tandis que le mythe crétois du minotaure constitue une première approche conflictuelle entre l’homme et le taureau, nous pouvons remarquer que les acrobaties esthétiques et de mise à mort (ou sacrifice) du taureau se retrouve dans la pratique de la corrida, où la lutte entre l’homme et le taureau est au cœur de la représentation. De la sorte que l’emploi du mot tauromachie est couramment utilisé comme synonyme de corrida au mépris de tout autre jeux bovins ou pratiques tauromachiques, même si celui-ci n’est apparu qu’avec l’émergence et la réglementation de la corrida moderne espagnole, à partir du XVIIIe siècle.
La corrida ou la tauromachie équestre comme objet d’étude
Au-delà de l’ambivalence politique, morale, éthique voire spirituelle de ladite corrida ou tourada pour le Portugal, opposant les aficionados et les militants anti-corrida souhaitant l’abolition de celle-ci[15], cette pratique tauromachique est représentative d’une forte identité culturelle et sociale, qui influença la pensée et le quotidien de nombreux artistes et du reste de la population. Nous pouvons prendre en exemple le chanteur portugais Fernando Tordo, qui en 1973, interprète sa chanson « tourada » à l’Eurovision. Cette chanson est un message satirique du régime portugais alors en place, mais le choix de l’allégorie de la tourada est très intéressante car elle démontre bien la place qu’occupe la tourada dans la société portugaise.[16] Toute la société portugaise se réunit dans l’arène, tout le monde y est représenté.
Ainsi, peu importe le camp dans lequel nous nous positionnons, que l’on soit un aficionado ou un fervent opposant à la corrida, celle-ci constitue un objet de recherche en sciences sociales et historiques à part entière surtout si l’on souhaite mieux comprendre les sociétés qui l’ont pratiquée ou qui la pratiquent encore. L’étude du geste dans la tauromachie équestre est d’autant plus importante qu’elle représente toute une vision non parlée de ces sociétés. Dans le cadre de cette étude, nous avons choisi de nous focaliser sur la corrida portugaise, nommée « tourada », car elle accorde une place importante à la pratique équestre. Elle se différencie de cette manière de la corrida espagnole, essentiellement pédestre. Cependant, nous devons remarquer que ces dernières années, une version mixte de ces deux pratiques est apparue, représentant un quart des spectacles taurins au Portugal[17].
Si la tradition de la corrida et de la tourada est si ancienne et si ancrée dans le quotidien de ces sociétés de la péninsule ibérique, il est intéressant de se demander comment celles-ci ont pu influencer le geste équestre.
Représentation artistique : des témoins de la gestuelle équestre ?
Nous avons vu que pour étudier un geste technique, nous pouvions choisir d’étudier les techniques grâce aux images. Hormis les photographies, qui ne peuvent représenter l’ensemble de cette activité, il est intéressant de savoir si la représentation artistique en peinture par exemple est capable de nous transmettre des informations.
Si de nombreux artistes ont choisi comme thème artistique la corrida ou la tauromachie, l’artiste Francisco de Goya se démarque par sa manière de représenter la tension dramatique qui s’exerce entre l’homme et l’animal ainsi que la violence de ces affrontements dans l’arène, comme l’illustre ses nombreuses lithographies connues sous le nom des Taureaux de Bordeaux. L’artiste possède en effet une certaine fascination pour le taureau et surtout pour la pratique de la corrida, thème récurrent dans ses œuvres. Ses amitiés entretenues avec les toreros, notamment celle avec José Delgado Guerra dit « Pepe Hillo », influenceront ses travaux. Pepe Hillo est l’auteur d’un traité qui s’intitule La Tauromaquia o el arte de torear de pié y a caballo (La Tauromachie ou l’art de toréer à pied et à cheval), qui s’imposera comme ouvrage de référence en Espagne. Il est également connu pour avoir inventer de nombreuses suertes[18], dont une passe de cape qu’il a nommée Aragonesa. Sa mort le 11 mai 1801 face au taureau « Barbudo » marquera l’esprit de son ami Francisco de Goya qui fut à ce moment précis spectateur de cette scène qu’il décida d’immortaliser dans une série de gravures intitulée La Tauromaquia[19]. Bien plus tard, ces gravures inspireront Pablo Picasso qui publia en 1961 un livre de dessins de tauromachie intitulé Toros y toreros, préfacé par son ami matador Luis Miguel Dominguin, qu’il aimait aller regarder toréer à Arles. Mais la Tauromachie fascine également outre-Atlantique comme on peut le voir en la personne d’Ernest Hemingway, qui fera de cette thématique l’objet principal de ses créations littéraires[20]. Bien que ces différentes œuvres n’aient pas été conçues dans l’optique de capter l’attention sur les gestes et les techniques en lien avec la pratique de la corrida (le plus souvent elle cherche à retranscrire l’émotion du public), elles en sont devenues des témoins indirects. De plus, bien que les courses de taureaux aient évolué du temps qui sépare ces artistes, les fondamentaux de la corrida depuis Goya à Hemingway n’ont pas beaucoup changé et nous pouvons affirmer sans trop de doutes qu’ils assistèrent dès lors aux mêmes types de corrida[21].
Néanmoins, il n’existe pas un type unique de corrida ni une seule façon de toréer. Si la corrida est connue pour être le plus souvent pratiquée en Espagne et au Portugal (en 2004, l’Espagne a célébré 1912 spectacles taurins et le Portugal 257[22]) et dans le Midi de la France, elle est aussi très pratiquée en Amérique latine, et plus précisément au Mexique, au Pérou, en Colombie, au Venezuela, en Equateur, en Bolivie ou encore en Argentine. Chacun de ces pays influence dès lors la pratique de toréer en apportant leurs propres conceptions culturelles sur les techniques et les gestuelles à respecter.
L’art de toréer à pied comme à cheval : une codification du geste par les traités
Le terme de « tauromachie » serait apparu avec l’émergence et la réglementation de la corrida moderne espagnole à partir du XVIIIe siècle[23]. Sa définition est alors double, car celle-ci qualifie tant les « courses de taureaux » que « l’art de combattre les taureaux dans l’arène », or il s’agit de deux pratiques bien différentes.
Même si l’emploi de ce terme se diffuse qu’à partir de la parution en 1796 du premier véritable traité, La Tauromaquia o arte de torear (la Tauromachie ou l’art de toréer), rédigé par José de la Tixiera et rassemblant les principales règles de l’époque afin de combattre les taureaux à pied ou à cheval, on peut considérer que le premier traité tauromachique fut rédigé par le roi Dom Duarte[24]. Il y enseigne les différentes activités cynégétiques pratiquées à cheval, notamment dans la chasse au gros gibier (les ours, les sangliers et les taureaux). Grâce au traité de Dom Duarte, nous savons que les règles de l’équitation tauromachique sont empruntées à l’équitation à la gineta et au code de la chevalerie. Elle était dès lors la plus adaptée pour faire face aux taureaux farouches ibériques, notamment avec la technique dite de l’escarmouche, c’est-à-dire des arrêts et des départs brusques, des demi-tours, immobilisant rapidement le taureau. L’actuelle banderille ou rejon correspond à la lance ou au javelot des cavaliers ibères.
La corrida continuera sans cesse de se codifier comme le prouve la publication en 1836 de Francisco Montes « Paquiro » d’une Tauromachie complète ou art de toréer dans les plazas à pied comme à cheval. L’intitulé de ce traité démontre un point à retenir : il est primordial de faire la distinction entre la corrida « à pied » et celle « à cheval », le toreo à pied prenant peu à peu le pas sur le toreo à cheval.
Un apprentissage dur et sélectif
L’art toréer est avant tout l’apprentissage de gestes et de mouvements codifiés et exigeants. Un geste mal effectué peut entraîner des blessures graves voire la mort. Cet apprentissage se fait désormais dans les écoles taurines, comme à l’école taurine d’Arles ou de Nîmes pour n’en citer que deux. La forme d’école la plus ancienne fut fondée à Séville en 1830 à l’initiative royale de Ferdinand III. Auparavant, le recrutement des futurs rejoneador ou matador se faisait par la pratique des maletillas (jeunes apprentis toreros à la recherche d’une vie meilleure, remplie de succès et de reconnaissance[25]) ou alors par liens familiaux avec des personnalités célèbres dans ce milieu professionnel. La première école de tauromachie, entendue comme une institution à part entière, fut ouverte à Madrid en 1976. L’apprentissage pour devenir picador relève d’un entrainement sportif de haut niveau. Il faut d’abord être cavalier, et ensuite s’entrainer et se mettre en situation comme s’il s’agissait d’un taureau, la simulation est faite également lors de tentaderos de vaches[26].
Déroulement de la corrida de rejon
Nous avons vu que le geste dans la corrida ou la tourada est un geste codifié, et si ce geste est codifié, le déroulement de cette activité l’est tout autant et doit s’exécuter en plusieurs étapes dans un ordre bien précis.
La tourada compte trois cavaliers (en portugais « cavaleiros ») qui affrontent tour à tour un taureau. On dit alors que la tourada s’effectue en trois tercios, représentant les trois phases de combat entre l’homme et le taureau : le tercio de piques, le tercio de banderilles et le tercio de muleta ou faena. Ainsi, le déroulement de la tourada s’apparente à une tragédie qui se déroule en trois actes. Si le fait de toréer à cheval était réservé à la noblesse, elle fut reprise par le peuple.
Pour éviter au maximum les accidents, on commence par la préparation de l’arène où le sol est arrosé est lissé. Ensuite, pour pouvoir débuter le spectacle, on réalise une cérémonie d’ouverture nommée paseo qui permet d’introduire l’alguazil, les cuadrillas ainsi que le personnel de l’arène. Vient alors le premier taureau où tant ses qualités que ses défauts sont observés et testés par le matador accompagné de ses peones et réalisent ce qu’on appelle des passes de capote.
Débute alors le premier tercio de la farpa, réservé aux picadors. Ce premier tour donne l’occasion aux picadors de réduire la force de l’animal en plus d’étudier le taureau et de déterminer sa bravoure.
Le deuxième tercio est réservé aux banderilleros dont le but est d’accrocher les banderilles, des bâtons terminés par un harpon, sur le garrot du taureau. Cette action peut s’apparenter à une danse de séduction et de provocation de l’animal. La pose de ces banderilles est assez variée. Elle peut s’exécuter à deux mains, et le cheval est dès lors guidé uniquement par les cuisses du cavalier. Les banderilles peuvent être posées à l’aide d’une seule main au-dessus de l’épaule opposée, ce geste se nomme al violin.
Le troisième tercio (la pega) est réservé aux forcados, qui doivent capturer le taureau a cuerpo limpio, c’est-à-dire de face et sans tromperie.
Les trois tercios effectués annoncent la mise à mort de l’animal, action nommée l’estocade, en raison du coup d’épée devant être donné par le matador. La mise à mort en public est interdite au Portugal depuis 1928, mais continue à se dérouler en Espagne notamment.
Des gestes précis, rusés, trompeurs et esthétiques
Par les jeux de passes, le torero n’est plus en dualité avec son taureau, mais se connecte à lui, établie un lien pour ne faire qu’un. Lors d’un combat tauromachique, les identités des adversaires se mélangent, se résistent, se combattent face à cet autre adversaire invisible : la mort. Tant l’animal que l’homme usent de différentes techniques et de différents gestes afin d’échapper à cette destinée.
Il semblerait qu’il se passe un changement de réalité dans l’arène. Le rapport au monde change où se déréalise. « Lorsqu’on saute la barrière on est plus le même, on se transforme, on devient quelqu’un d’autre. Il y a un ennemi à combattre. On a cet ennemi devant nous et on ne pense plus qu’à ça » nous dit le forcado Joao lors du reportage réalisé par Sandrine Leonardelli pour France 3 le 13 septembre 1996[27]. Face à cet éblouissement réside une technique précise, régulière, maîtrisée et lucide. Il faut développer un rituel de minutie. Il y a une question d’apprivoisement de l’imprévisible, du taureau. Pour permettre ce contrôle du risque, sont établis des règles, une gestuelle déterminée, fixée, apprise et répétée par le torero : postures, tics, gestes. Les tours de passes, l’affrontement du taureau réside dans le fait de tromper le taureau, mais avec la subtilité de le faire de face, de manière héroïque ou loyale, finalement de ruser pour arriver à ses fins. Le geste technique du toréador est alors un geste trompeur, rusé et issu d’une intelligence guerrière, qui se doit d’être esthétique, afin de transformer la force brute en une danse sophistiquée.
Ce dernier point nous permet de faire mention du duende. Les aficionados parlent du duende, une sorte d’état psychique que l’on retrouve également dans la pratique du flamenco, qui laisse libre court à l’improvisation ou à la création, à partir d’une base technique très solide. Le duende serait alors le moment où la technique est surpassée par une maitrise parfaite d’un geste et accompagnée par un moment de transe ou d’euphorie collective. Le duende ne s’explique pas, il se ressent. Toutefois, pas tous les spécialistes font consensus sur le duende dans l’art du torero. Le "duende" serait alors pour eux l'appelation populaire du "geste parfait", c'est-à-dire le "beau geste".
Le geste technique du toréador démontre l’intelligence humaine à apprivoiser une force brute de prime abord incontrôlable. L’éternel discours ou tentative de définition de la corrida, opposant dans un premier temps l’art et le combat, est obsolète. Elle est à la fois art, combat, symbole des peurs et désirs humains, de l’inconnu, de la mort.
Conclusion
Nous avons vu que la corrida ou la tourada constitue un véritable objet de recherche scientifique car elle nous informe sur l’histoire sociale et culturelle des sociétés qui pratique cette activité. Etant donné que le geste équestre est la thématique à laquelle nous nous sommes intéressés, nous nous sommes dès lors demandé comment la pratique tauromachique de la tourada a pu influencer le geste équestre. Cette pratique a influencé le geste équestre car elle a été à l’origine de sa codification par les traités et de sa transmission par les académies et les écoles. Elle a influencé le geste équestre également par l’ajout et l’apport personnel des différents matadors qui ont fait évoluer le geste par leur propre vision de la corrida et par leur innovation gestuelle. Le défi, la compétition, la bravoure, le courage de l’homme face à l’animal « sauvage » est une réponse face à l’adversité et à la fatalité humaine. Ce geste est codifié pour permettre à l’homme de vaincre son adversaire redoutable : le taureau, ou bien symboliquement, son autre adversaire : la mort. La corrida ou tourada est hautement symbolique ce qui fait presque de sa pratique un rituel sacré, avec une gestuelle rituelle, sacrée. La tourada a donc au fil du temps aider à théoriser, conceptualiser, codifier le geste équestre, mais elle a également remis en question ce qu’est un geste parfait, esthétique par les nombreuses innovations gestuelles des différents matadors. L’analyse de ce geste équestre nous permet de retracer et de mieux comprendre l’importance historique et sociale de ces jeux taurins.
Bibliographie
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Calbris Geneviève. Principes méthodologiques pour une analyse du geste accompagnant la parole. In: Mots, n°67, décembre 2001. La politique à l'écran : l'échec ? pp. 129-148; doi : https://doi.org/10.3406/mots.2001.2509
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Joly André, Le langage des gestes, dans Équivalences, 24e année-n°2 ; 25e année-n°1-2, 1994. pp. 19-32
Dominique Fournier, « La figure mouvante du cheval dans l’histoire de la fête des taureaux du XVIe siècle à nos jours », In Situ [En ligne], 27 | 2015, mis en ligne le 26 mai 2016, consulté le 17 octobre 2022
Joël Candau, Charles Gaucher, Arnaud Halloy. Présentation Gestes et cultures, un état des lieux. Anthropologie et sociétés, Québec : Département d’anthropologie, Faculté des sciences sociales, Université Laval, 2012, 36 (3)
Notes
[1] Candau Joël, Charles Gaucher, Arnaud Halloy, « Gestes et cultures, un état des lieux », p. 9
[2] Candau Joël, Charles Gaucher, Arnaud Halloy, « Gestes et cultures, un état des lieux », p. 12
[3] Geneviève Calbris, 2001, p. 129
[4] André Joly, « le langage des gestes », p. 20-22.
[5] Candau Joël, Charles Gaucher, Arnaud Halloy, « Gestes et cultures, un état des lieux », p. 13
[6] BRIL Blandine, 2013, p. 253
[7] André Joly : « Il existe en effet quatre grands types de gestes liés à la production de la parole : le geste qui anticipe la parole, le geste qui accompagne la parole, le geste qui se substitue à la parole et le geste qui suit l’énoncé d’un locuteur », p. 29-30.
[8] André Joly, p. 23.
[9] Joël Candau, Charles Gaucher, Arnaud Halloy, « présentation : gestes et cultures, un état des lieux », p.
[10] Voir le site internet initié par le ministère de la Culture et de la Communication : cheval.culture.fr
[11] Tome I, Le Cheval moteur. Essai sur l’utilité équestre, 2008, 479 p., tome II, La Gloire et la puissance. Essai sur la distinction équestre, 2011, 501 p., tome III, Connaissance et passion, 495 p., Paris, Fayard, 2015
[12] Elle relève en effet d’une pratique nobiliaire et monarchique.
[13] Joël Thomas, « le mythe du Taureau et les racines de la tauromachie de Dyonisos au duende », p. 11-30.
[14] Nous pouvons nous référer un effet à cinq théories principales. (1). L’art pour l’art, théorie défendue par Gabriel de Mortillet. 2. L’art totémique, idée promulguée par quelques chercheurs comme Joseph Déchelette. 3. L’art comme rituel de chasse magique, développé par Salomon Reinach. 4. Le chamanisme pariétal, théorie transmise en France par Jean Clottes ; ou encore 5. Approche structuraliste développée par Leroi-Gourhan dans les années 1960. Toutes ces interprétations à vocation globalisante sont le plus souvent le reflet de notre propre mythologie.
[15] Une opposition déjà ancienne. En 2011, la corrida fut rayée du patrimoine culturel immatériel français. En effet, à la suite de l’initiative d’un aficionado membre d’une commission du ministère de la Culture, la corrida avait été insérée dans la l’inventaire du patrimoine immatériel de la France ; procédure abrogée par la cour administrative d’appel de Paris. Source : franceinfo Culture, publié le 5 juin 2015, consulté le 26.09.2022 ( https://www.francetvinfo.fr/culture/patrimoine/histoire/la-corrida-rayee-du-patrimoine-culturel-immateriel-francais_3345043.html )
[16] Fernando Tordo, Tourada, 1973, source : RTP (youtube : https://www.youtube.com/watch?v=LbZLQjrB0No )
[17] Jean-Baptiste Maudet, p. 259-281.
[18] Suerte signifie chance, ou sort. Elle désigne une séquence de combat ou une action technique.
[19] La Tauromaquia de Goya est une série de 33 gravures exécutées entre 1815 et 1816 qui représentent les différentes étapes de le pratique de la corrida.
[20] Ozvan Bottois, « de goya à hemingway : visions tauromachiques », p. 139.
[21] Ibid., p. 141
[22] Jean-Baptiste Maudet, « Tauromachie et géopolitique en péninsule ibérique : la frontière Espagne/Portugal depuis l’arène », p. 259-281.
[23] Jean-Baptiste Maudet, terres de Taureaux, p. 35-68.
[24] Dom Duarte. Livro da ensinança de bem calvagar toda sela que fez el-rey Dom Duarte, Lisboa, Imprensa Nacional, 1986.
[25] Pour plus d’information sur la vie des maletillas, voir le reportage du 13.07.1967 « Les maletillas. Les coulisses de l’exploit » réalisé par l’Office national de radiodiffusion télévision française (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cpf04006503/les-maletillas)
[26] Tentadero ou tienta est le terme employé en tauromachie pour désigner la sélection des vaches et taureaux reproducteurs.
[27] Sandrine Leonardelli, « Portugal : duel dans l’arène. Faut pas rêver », France 3, INA (https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cpc96006318/portugal-duel-dans-l-arene)


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