Introduction aux représentations des gestes équestres dans l’art occidental (I)
- Silvia Estepa
- 15 oct. 2020
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 nov. 2022
Introduction : l’art comme source pour l’étude des gestes équestres
Cet article a pour but d’introduire aux lecteurs la question des représentations du cheval et des gestes équestres dans les sources artistiques. Pour ce faire, on survolera l’histoire de l’art occidental, avant d’offrir une rubrique artistique hebdomadaire consacrée à des focus sur quelques œuvres en particulier ayant les chevaux et l’équitation comme sujet principal.
Tout d’abord il nous faut répondre à la question suivante : qu’est-ce que l’histoire de l’art est capable d’offrir à l’étude des gestes équestres ? Il faut rappeler qu’une œuvre d’art offre des informations visuelles. Elle n’est pas une archive traditionnelle qu’il faut lire. Au-delà du fait qu’il faut bien évidemment la regarder, il faut surtout l’interpréter. Si l’on ne dispose pas d’une description exhaustive du sujet telle que l’on peut retrouver dans les traités techniques, les inventaires après décès, etc., on peut quand-même obtenir des informations utiles : sur les races des chevaux, les vêtements que portent les cavaliers ou les cavalières, les activités que les personnages font, le lieu dédié à la pratique, les instruments utilisés et encore beaucoup d’autres détails que l’on peut trouver en regardant avec attention une œuvre d’art.
Dans tous les cas, d’un point de vue méthodologique, il est nécessaire de signaler qu’il faut toujours faire attention quand on utilise l’art comme source d’information. En effet on doit toujours garder à l’esprit qu’une œuvre d’art répond à deux types d’intérêts particuliers : ceux de l’auteur et ceux de son commanditaire. Cette situation peut conduire l’artiste à offrir une représentation idéalisée de l’objet représentée qui n’est pas nécessairement complètement réaliste, notamment dans le genre du portrait. Ces précautions quant au traitement des sources visuelles étant posées, on va dès lors entamer un voyage dans le temps à travers les représentations équestres.
Le zoomorphisme préhistorique
Bien qu’on ne puisse pas savoir avec certitude si les images de la préhistoire répondent effectivement à une intention artistique, la vérité est que les représentations des chevaux sont fréquentes. Il s’agit de l’animal le plus représenté durant le Paléolithique. Il n’est pas seulement peint sur les parois des grottes puis qu’on le retrouve également dans ce que l’on pourrait appeler l’art meuble. Les représentations préhistoriques animales aident à donner une idée des types de spécimens qui existaient dans certains endroits géographiques à certains moments, même si on n’hésite encore à les classifier comme ouvrage artistique. À partir du Néolithique on commence à visualiser non seulement des représentations de chevaux, mais également des scènes de dressage.
Les représentations antiques : rituels funéraires, mythologie et guerre.
Dans l’antiquité grecque, le cheval a un rôl majeur dans les contextes funéraires. Durant les époques mycénienne et homérique, on observe que la participation des chevaux dans les rituels funéraires des personnages importants répond à une double fonction : tout d’abord, amener le cadavre vers la tombe, puis participer aux jeux organisés en l’honneur du mort. D’une manière similaire, on trouve des chevaux dans des représentations funéraires datant des époques archaïque et classique. Les experts précisent que dans ce cas la présence du cheval a l’intention d’héroïciser le défunt représenté. On trouve un exemple de ces rituels dans L’Iliade d’Homère, dans la scène des funérailles de Patrocle :
« Ayant étalé en tous sens cette masse de bois
Ils allèrent s’asseoir et attendirent. Mais voilà
Qu’Achille commanda soudain aux braves Myrmidons
De se ceindre de bronze et d’atteler chars et chevaux
Ils s’élancèrent donc, puis revêtirent leurs armures
Et s’installèrent sur leurs chars, combattants et cochers.
Les chars allaient devant, suivis de fantassins en foule.
Patrocle, au milieu d’eux, se faisait porter par les siens,
Enseveli sous les cheveux qu’ils coupaient à leur front.
Achille accompagnait le mort, lui soutenant la tête,
Navré de mener chez Hadès cet ami sans reproche.
Ils déposèrent le cadavre à l’endroit désigné,
Puis s’empressèrent d’amasser tout le bois qu’il fallait.
(…)
Puis, ayant tracé pour la tombe un cercle dont la base
Embrassait le bûcher, ils se hâtèrent d’élever
Un tertre et, cela fait, s’en retournent. Mas Achille
Retint ses gens sur place et les groupa en assemblée.
Des nefs il apporta des prix : des chaudrons, des trépieds,
Des chevaux, des mulets, des bœufs à la fière encolure
Et du fer gris, ainsi que des captives bien tournées.
Aux prompts meneurs de chars il offrit des superbes prix.
Pour le premier il y avait une captive experte
Aux fins travaux, et un trépied jaugeant vingt-deux mesures ;
Pour le second vainqueur il proposa une jument
De six ans, encore indomptée, et pleine d’un mulet ;
Pour le troisième, un splendide chaudron, tout brillant neuf,
N’ayant pas vu la flamme, et contenant quatre mesures ;
Au quatrième il offrit comme lot deux talents d’or,
Et au cinquième, un vase encor tout neuf, à double oreille.
Lors, s’étant mis debout, il parla ainsi aux Argiens :
« Fils d’Atrée, et vous tous, Achéens aux belles jambières,
Voilà les prix offerts au concours des meneurs de chars.
Si c’était pour un autre qu’on eût célébré ces jeux,
Je serais reparti sans doute avec le premier prix.
Vous savez combien mes chevaux sont plus forts que les autres,
Puis qu’ils sont immortels et qu’ils me viennent de Pélée,
Mon père les ayant reçus de Poséidon lui-même.
Mais cette fois je reste ici avec mes fiers coursiers.
Ils ont perdu la noble gloire d’un cocher si bon.
(…)
Que d’autres se préparent dans le camp, parmi tous ceux
Qui s’assurent en leurs chevaux et en leur char solide. »
A ces mots, les meneurs de chars se rassemblèrent vite. »
Dans le domaine de la mythologie en relation avec le monde de la mort, il y a des versions du mythe qui racontent que Korê (Perséphone, puis Proserpine dans la mythologie romaine) aurait été enlevée sur le dos de chevaux blancs. Cette version a été reprise par plusieurs artistes. A titre d’exemple, on peut citer L’enlèvement de Proserpine (ca. 1636 – 1637) du peintre flamand Peter Paul Rubens (Siegen, Westfalia, 1577 – Amberes, Belgique, 1640). Dans cette œuvre, l’artiste interprète le mythe en représentant un quadrige de chevaux noirs en train de conduire le chariot qui amène la déesse.

Peter Paul Rubens, L’enlèvement de Proserpine, 1637 – 1637 ; huile sur toile, 181 x 271,2 cm. Madrid, Museo Nacional del Prado.
Il est nécessaire de souligner que les divinités de la mort ne sont pas les seules à être liés avec ces animaux. Ainsi on a pu lire dans l’extrait des funérailles de Patrocle que le dieu Poséidon a une relation privilégiée avec les chevaux. Le rapport au cheval est quelque chose de généralisée dans la vie et la symbolique des divinités grécolatines.
En ce qui concerne les thématiques militaires ou belliqueuses, elles ont une place importante dans l’Antiquité. On pourrait citer L’Iliade pour les sources littéraires, mais on peut également faire allusion à l’une des représentations figuratives les plus célèbres de l’Antiquité quand on parle de guerre, à savoir, la Mosaïque d’Alexandre. L’œuvre que tout le monde connait est celle qui a été retrouvée dans une maison de Pompéi, datant du IIe siècle av.J.-C. et qui aujourd’hui est gardée au Museo Archeologico Nazionale di Napoli. On sait aujourd’hui que d’autres versions de la bataille d’Issos ont existé même si elles n’ont pas été conservées. On pense même que cette version pompéienne serait en réalité une copie d’une peinture perdue. Cette bataille met en scène l’affrontement entre les rois Alexandre et Darius. À gauche de l’arbre, on trouve l’armée grecque et à droite l’armée perse. Malgré la disparition de la plupart de la cavalerie grecque, on conserve la figure d’Alexandre montant son célèbre cheval Bucephalus. La cavalerie de Darius est dans son ensemble assez bien conservée. Cette œuvre constitue une source importante pour l’étude du passé et pour le sujet qui nous intéresse ici, le geste équestre, martial.

Mosaïque d’Alexandre, ca. I siècle avant J.C. ; mosaïque, 272 x 513 cm. Napoli, Museo Archeologico Nazionale.

Alexandre et Bucephalus. Détail de la Mosaïque d’Alexandre.
Le Moyen-Âge et les représentations bibliques.
Quand on parle d’art médiéval occidental on pense souvent aux églises et cathédrales, aux reliefs et peintures à thématique religieuse, représentant des scènes de la Bible. Un des éléments les plus célèbres de la religion chrétienne et de ses représentations figuratives sont les anges. Miltos Garidis réfute l’idée de l’ange chrétien volant ou ailé. Il explique que c’est une situation étrange dans la Bible et qu’en réalité le plus souvent l’ange fait son apparition en descendant d’un escalier ou en montant à cheval. Il fait remonter l’origine de l’iconographie de l’ange ailé qu’on connait aujourd’hui aux premiers siècles du christianisme, notamment au Ve siècle, à cause de l’influence exercé par les images hellénistiques et romaines des génies ailés tels que la représentation de la Victoire ou d’Eros.
Ainsi, dans une broderie gothique de l’église de Steeple Aston, près d’Oxford, on identifie deux anges musiciens à cheval. Cette représentation datée de 1330 – 1340 est assez intéressante, puisqu’en effet les deux anges se déplacent à cheval, confrontant ainsi la théorie de Garidis, mais toutefois ils possèdent des ailes. On peut s’interroger sur la contradiction qui existe entre la nécessité de se déplacer à cheval pour des anges étant capables de voler.
Conclusions
Alors, dans cette première partie on a proposé un état de l’art sur les représentations équestres dans l’art occidentale, depuis la préhistoire jusqu’au Moyen-Âge. À partir du XVI siècle on assiste à un changement dans la pratique de l’équitation et à une apparition d’une nouvelle discipline de l’art équestre, alors on a pensé qu’il serait utile de s’arrêter dans ce point et de reprendre la question dans des prochains articles qui vont compléter cette vision des représentations artistiques du geste équestre. En ce qui concerne cet article, on a vu l’intérêt des sources artistiques à l’heure de représenter le développement historique des fonctions et représentations du cheval dans la société.
Sources :
BLÁZQUEZ, J. M., « El caballo en las creencias griegas y en las de otros pueblos circunmediterráneos » dans Revue belge de philologie et d’histoire, tome 45, fasc. 1, 1967, pp. 48 – 80.
BURKE, Peter, Visto y no visto: el uso de la imagen como documento histórico, Titivillus, 2016.
GARIDIS, Miltos, « L’ange à cheval dans l’art byzantin » dans Byzantion, vol. 42, nº 1, 1972, pp. 23 – 59.
MÍNGUEZ CONRELLES, Víctor, « La huida de un rey. Reflejos de un mosaico pompeyano en las versiones de Alejandro de Robert Rossen (1956) y Oliver Stone (2005) » dans Millars: Espai i historia, vol. 45, nº 2, 2018, pp. 17 – 37.
SUÁREZ ALARCÓN, Nicolás, « Historia del caballo: el caballo en el arte I » dans ExtremaduraPRE: la revista de la Asociación Extremeña de Criadores de Caballos de Pura Raza Española, nº 15, 2013, pp. 58 – 61.
Homère, L’Iliade, Actes Sud, 1995.
IM. SOURCES : Wikimédia Commons.




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