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Le Palio de Sienne : la mémoire et l’identité d’une communauté

Dernière mise à jour : 27 nov. 2022



En 2011, la Municipalité de Sienne a présenté la candidature pour l’inscription asur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO de son célèbre Palio, la course de chevaux qui se déroule chaque année le 2 de Juillet et le 16 Août sur la “Piazza del Campo”, la place centrale de la ville. Le centre historique de la ville est également inscrit sur la liste depuis 1995 comme bien matériel, répondant aux critères i), ii) et iv) en tant qu’« œuvre d’art intégrée au paysage environnant » et « incarnation de la ville médiévale ».

Malheureusement, la candidature du Palio à la Liste Représentative du Patrimoine Culturel immatériel a été retirée à la suite d’une motion soulevée par certaines associations de protection des animaux et en particulier par la parlementaire Michela Brambilla.

Cela a conduit le Ministère des Biens Culturels italien à réévaluer l’opportunité de la candidature. En évitant de s’attarder sur la faiblesse institutionnelle qui a rendu vain le travail accompli par la Municipalité pour la préparation du dossier de candidature et sur la légèreté de propos qui auraient pu endommager l’image d’une ville et d’une tradition séculaire de longue date, il s’agit ici de présenter le Palio de Sienne, comme manifestation sur laquelle se construit l’identité de la citoyenneté siennoise et qui pour cela est, à mon avis, porteuse d’une valeur immatérielle, identitaire et culturelle.


Les origines du Palio ne sont pas bien connues. On dit qu’il remonte à la fondation de la ville elle-même. Il s’agit d’une course à cheval, dans laquelle dix des dix-sept contrade de la ville (les arrondissement de Sienne) concourent en faisant trois fois le tour de la célèbre Piazza del Campo. Cette définition reste limitée. En effet, le Palio a une signification bien plus profonde. La nature même de la ville de Sienne s’exprime à travers le Palio et la vie de chaque citoyen tourne autour de cet évènement. C’est le rite d’une ville et la mémoire historique d’une civilisation, qui deux fois par an met en scène la conception du monde avec toutes ses “mythologies”.

Sienne est une ville d’origine étrusque, de taille modeste, mais bien reliée aux centres majeurs de l’Etruria. Certains ont souligné les analogies fascinantes qui existent entre les Palii des origines et les jeux équestres étrusques. Des rapprochements sont à faire également avec les jeuxs grecs. Un célèbre fragment de fronton, retrouvé dans la ville de Poggio Civitate, non loin de Sienne, daté du VIe siècle av. J.-C., montre une série de cavaliers alignés, montés à cru et destinés à courir le Palio étrusque. Comme les jockeys d’aujourd’hui, ils sont munis de cravaches et de casquettes e. Le mot dérive du latin Pallium, un long morceau de tissu précieux utilisé pour créer des ornements sacrés et précieux et qui représentait le prix décerné à la contrada gagnante. aAujourd’hui encore, le prix est un long tissu drapé, appelé “Cencio”. Chaque année, plusieurs artistes concourent pour avoir l’honneur de la créer.


Les contrade qui divisent la ville de Sienne sont au nombre de dix-sept, chacune correspondant à une portion de territoire dont les limites sont restées inchangées depuis 1729. Chaque contrada a sa propre église à l’intérieur de laquelle sont conservés drapeaux, reliques, archives et tout ce qui concerne la vie de la contrada elle-même, une fontaine, un siège et un blason. Leurs noms dérivent des anciennes compagnies militaires qui défendaient la ville en cas d’attaque : Aquila (aigle), Bruco (chenille), Chiocciola (escargot), Civetta (chouette), Drago (dragon), Giraffa (girafe), Leocorno, Nicchio (coquillage), Onda (vague), Valdimontone, Torre (tour), Tartuca (tortue), Selva (forêt), Pantera (panthère), Oca (oie), Lupa (louve) et Istrice (hérisson). Par tradition, chaque contrada a une rivale avec laquelle les rapports ne sont pas amicaux pour des raisons très anciennes et souvent oubliées. Ces rivalités peuvent conduire à de véritables affrontements entre les contradaioli.

Il est intéressant de s’arrêter sur ce qui signifie faire partie d’une contrada : tout d’abord on naît contradaioli et on le devient rarement. L’appartenance est donc un important facteur anthropologique et social qui concerne la construction de la personnalité, de l’identité personnelle. Etre contradaioli est une question de cœur, de passion, de partage, d’esprit de service vers une entité tangible et vers les personnes qui, dans cette entité, se reconnaissent. Selon la professeure siennoise Simonetta Losi, il s’agit d’une « recherche d’unité » entre générations et avec les contradaioli du passé, vécue avec conscience et avec un dévouement généreux. Le rapport entre contradaiolo et contrada est donc un rapport d’identité et d’appartenance. La vie du siennois est en effet totalement centrée sur le Palio, il est vécu tout au long de l’année et pas seulement dans les deux jours où il est effectivement couru. Il suffit de penser que pendant l’assignation des chevaux aux contrade, on a des dîners de bon présage, des cortèges et diverses manifestations, les maris et les femmes des différentes contrade rentrent chez leurs parents pour être physiquement à l’intérieur des frontières de leur territoire de naissance.

Un des plus importants poètes siennois, Mario Luzi le décrit ainsi :

« Le Palio est le Palio. Aucune interprétation sociologique, historique, anthropologique ne pourrait l’expliquer. Sublimation et damnation ensemble du destin de chaque Siennois et de sa citoyenneté. Brûlure furieuse de l’être siennois, en tout cas incomparable confirmation de celui-ci ».


La manifestation suit des règles très particulières. Dix contrade sur dix-sept peuvent prendre part au Palio, c’est-à-dire les sept qui n’ont pas couru le Palio précédent et trois tirés au sort parmi les autres. L’ordre d’entrée des chevaux est secret et n’est révélé qu’au dernier moment par le mossiere ( le juge indéfectible de la validité du départ ) qui est positionné sur une loge appelée verrocchio.

Neuf chevaux sur dix font leur entrée selon l’ordre défini. Un seul, désigné par le sort, reste dehors. Ce cheval déterminera le moment du départ effectif de la course, sous la supervision du mossiere. Pendant la période d’installation d es chevaux, l’activité traditionnelle de négociation entre les jockeys se déroule. Les contrade amies cherchent des alliances contre les ennemis communs. L’opérations d’entrée des chevaux peut durer si longtemps qu’il est prévu la possibilité de reporter la course au lendemain. Les jockeys chevauchent sans selle.

Selon la tradition, chaque course du Palio est précédée par le défilé d’un Cortège Historique, qui constitue une reconstitution figurée des systèmes, des coutumes de la République de Sienne du Moyen Âge. La course se compose de trois tours complets de la place dans le sens des aiguilles d’une montre. Le cheval qui arrive le premier gagne, même s’il a perdu son jockey ( les chutes sont très fréquentes ).

Le charme du Palio réside non seulement dans le sentiment d’euphorie qui anime la ville entière, mais aussi dans l’empreinte mystique dont il est revêtu et qui trouve sa plus haute expression au moment de la “bénédiction”. Il s’agit d’un rite mystique effectué par chaque contrada concurrente avant la course et qui prévoit la présence du cheval et du jockey devant l’autel de l’église. Le prêtre, selon la coutume, conclut le rite avec une phrase qui sonne comme un ordre : “Va et reviens vainqueur !”.

La victoire est un motif de fierté exceptionnelle. Les célébrations peuvent durer jusqu’à trois jours avec une succession de chants et de chœurs, de danses et de banquets. Pour les touristes qui chaque année affluent dans la Piazza del Campo, il ne reste qu’à profiter de manière respectueuse de cette fantastique manifestation, expression concrète d’une ville.


Selon la convention UNESCO, le patrimoine culturel immatériel est fondamental afin de préserver la diversité culturelle face à la mondialisation. Sa compréhension aide au dialogue entre les cultures et encourage le respect des différents modes de vie. Selon l’article 2, le but est de protéger et de transmettre « les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoirs que les communautés, les groupes et, dans certains cas, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel ».

Les exigences que doit présenter l’élément relèvent des points suivants :

- être transmis de génération en génération ;

- être constamment recréé par les communautés et les groupes en relation étroite avec son environnement et son histoire ;

- permettre aux communautés, aux groupes et aux individus d’élaborer dynamiquement le sentiment d’appartenance sociale et culturelle ;

- promouvoir le respect de la diversité culturelle et de la créativité humaine ;

- promouvoir le respect des droits de l’homme et le développement durable de chaque pays.

La valeur identitaire que l’événement assume pour ses citoyens, la complexité de sa structure réglementée par un code de 104 articles, l’engagement qu’il comporte dans la vie de chaque contrada fait du Palio de Sienne un évènement unique en son genre. Il a une réelle valeur au niveau national bien qu’événement propre à la seule ville de Sienne, en tant qu’exemple magnifique du “localisme” qui est caractéristique de l’Italie, nation fragmentée et donc très riche de par sa diversité régionale – il suffit de penser que les expressions dialectales varient de ville en ville dans un rayon de quelques kilomètres ainsi que les traditions culinaires.

Le Palio de Sienne est mémoire collective, orgueil, identité, sentiment d’appartenance. Un sentiment “immatériel” mais visible, qui sait se garder et s’expliciter d’une génération à l’autre avec la force d’un souvenir partagé et confirmé à chaque époque. La ville réaffirme ainsi son identité de communauté au nom de son histoire.

Ce qui le rend différent des nombreuses et diverses manifestations folkloriques, c’est qu’il ne s’agit pas d’une pièce où les acteurs font semblant d’être eux-mêmes.

Le Palio vit en chacun, il est authentiquement lui-même. Dans un reportage de 1939, l’écrivain Tommaso Landolfi comprenait parfaitement l’esprit des Siennois : « Le Palio n’est pas une farce, ce n’est pas une chorégraphie à laquelle on peut assister en parfaite indifférence, c’est beaucoup, beaucoup plus [...] est Siena toute avec sa civilisation continue, avec l’immanence de ses hautes passions ». On retrouve le même concept dans les mots de Piero Bargellini : « Le Palio n’a pas été et n’est pas un jeu comme les autres […]. Le Palio signifiait la survie d’un idéal et d’un ordre, piétiné, mais non maîtrisé ; supprimé, mais non éteint ».

Voilà donc ce qui distingue le Palio de la commémoration. Ce n’est pas une simple évocation du passé, mais c’est le présent constamment dilaté à la conscience de sa propre histoire. Pendant le Palio, le passé est dé-historisé afin d’inscrire le présent dans le flux de l’histoire. Dans son extrême signification, le Palio est un renoncement à la mort, en recourant à une tenace réappropriation de la mémoire et de l’identité. Le poète Eugenio Montale a défini poétiquement tout cela comme « le jour des vivants ».

Le Palio, en vertu de l’esprit qui l’anime, si intense et parfois inexplicable, et encore plus parce que cet esprit résiste indélébile dans le vécu d’une communauté, est “bien immatériel” (mais réel). Aussi, il qui aurait droit à juste titre d’être inscrit sur une liste où l’on entend faire mémoire de ce qui, dans la diversité des cultures et des peuples, est un “trésor d’humanité”.

Le Palio du 2 Julliet 2019 ©Virginia Scremin


© Carte Postale : ilpalio.org

© Manifeste du Palio : https://it.wikipedia.org




Sources :

www.ilpalio.org

www.comune.siena.it

https://whc.unesco.org

www.unesco.it

www.toscanalibri.it

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