Les écuries dans la théorie de l’architecture en France vers 1800.
- Juan Pablo Pekarek
- 21 nov. 2020
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 nov. 2022
Le cas de Quatremère de Quincy, entre le « type » et le « modèle ».
Dans l’étude historique de l’architecture et de la construction, les dictionnaires, manuels et traités théoriques sont d’une grande importance. Au cours des dernières décennies, ces sources ont été considérées comme des outils fondamentaux pour penser et reconsidérer de nombreux aspects de la pensée architecturale et du développement théorique et pratique de la discipline, en particulier dans le cas de la « grande architecture » des XVIIIe et XIXe siècles en Europe occidentale. Cependant, quel sens peut-on donner à ces sources pour aborder des œuvres « d’architecture mineure », comme les bâtiments destinés à l’hébergement des chevaux ? L’article suivant fait partie d’une revue des aspects autour de la définition du terme « écurie » dans la tradition académique de l’architecture européenne. Ces constructions « strictement fonctionnelles » pourraient-elles être considérées comme de l'architecture ?
Le premier cas étudié, auquel le présent texte est consacré, correspond à une figure centrale de la culture architecturale européenne des dernières années du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe siècle. Il s’agit d’Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy (Paris, 1755-1849), homme politique, archéologue, philosophe et critique d’art français, modérément impliqué dans la Révolution Française. Il fut secrétaire de l’Académie des Beaux-Arts de 1816 à 1839, et à partir de 1818, professeur d’archéologie à la Bibliothèque Nationale de France. Auteur de nombreux articles et livres, il édite entre 1788 et 1825 le Dictionnaire Historique d’Architecture, ouvrage sur lequel on mettra l’accent dans ce texte.
La longue vie de Quatremère lui a permis de développer sa carrière prolifique s’étendant du règne de Louis XVI à la Monarchie de Juillet, notamment en faisant de sa propre personne et de son œuvre un véritable témoignage du tournant du siècle. Proche de Winckelmann, figure centrale de l’archéologie en Allemagne, du peintre Jacques-Louis David et du sculpteur Antonio Canova, il est clair que, comme eux, il s’est également attaché à la conviction de l’origine des arts dans l’Antiquité classique, fusionnant dans sa pensée l’art, l’archéologie et aussi la politique.
Le peu d’importance accordée à son travail pendant une grande partie du XXe siècle est probablement la raison pour laquelle récemment les notions développées dans son Dictionnaire ont été révélées cruciales pour le développement de la pensée architecturale du XIXe siècle, même dans le cadre de l’École des Beaux-Arts de Paris. La tentative de Quatremère de préserver la validité de la tradition classique en architecture repose sur sa théorie du caractère, qui évoque des exemples d’œuvres de l’Antiquité pour le développement de nouveaux projets. La discussion des années 1700 s’est articulée autour de la définition de ces exemples, de leur adaptation à de nouveaux projets et des caractéristiques à prendre comme modèles, surtout en ce qui concerne le choix des plans, des matériaux et les ordres. En ce sens, une notion fondamentale dans le travail théorique de Quatremère est celle qui correspond à sa définition d’« imitation » :
Ce léger historique de l’imitation chez les Grecs nous montre comment dut naitre et se former celle qui constitua leur architecture, et comment, par l’action d’une analogie puissante, le principe de raison, de vérité et d’harmonie introduit dans l’art d’imitation du corps humain, dut forcer l’architecture de s’approprier la même vertu, en se composant un système de proportions fondé non plus sur des éléments arbitraires et variables, mais sur l’assimilation de celui de la nature dans l’organisation des êtres vivants (…) Or, ce système de proportions, emprunté à la nature, ne pouvait naitre que chez un peuple qui en avait réalisé les exemples dans l’imitation du corps humain ; et c’est en l’appliquant à ses œuvres, que l’architecture mérita surtout d’être rangée au nombre des beaux-arts.[1]
Ces théories sur le développement de la notion d’imitation de l’art de la sculpture[2] et avec une empreinte historique est fortement liée au théoricien allemand Winckelmann[3]. Mais Quatremère, remettant en cause Vitruve lui-même, apporte une clarification dérivée de ce concept, dans lequel il oppose les idées autour du « modèle » à un autre terme qu’il choisit de développer avec plus d’amplitude : le « type ». En définissant le « modèle » uniquement à partir de sa signification comme reproduction à l’échelle d’une œuvre architecturale (maquette) [4], « type » devient un concept plus complexe :
Le mot type présente moins l’image d’une chose à copier ou à imiter complètement, que l’idée d’un élément qui doit lui-même servir de règle au modèle. Ainsi on ne dira point (ou du moins avait-on tort de le dire) qu’une statue, qu’une composition d’un tableau terminé et rendu a servi de type à la copie qu’on en a faite ; mais qu’un fragment, qu’une esquisse, que la pensée d’un maitre, qu’une description plus ou moins vague, aient donné naissance dans l’imagination d’un artiste a un ouvrage, on dira que le type lui a été fourni dans telle ou telle idée, par tel ou tel motif, telle ou telle intention. Le modèle, entendu dans l’exécution pratique de l’art, est un objet qu’on doit répéter tel qu’il est ; le type est, au contraire, un objet d’après lequel chacun peut concevoir des ouvrages qui ne se ressembleraient pas entre eux. Tout est précis et donné dans le modèle ; tout est plus ou moins vague dans le type.[5]
L’importance de cette notion de type a été étudiée dans l’histoire de l’architecture depuis son rôle dans la transformation de l’« idéal » dans la crise de la tradition académique classique au tournant du siècle, et durant les premières décennies de 1800[6]. Mais ce seront d’autres figures de l’académie qui développeront la mutation de l’idéal classique vers des concepts plus abstraits et flexibles, loin des « modèles » de l’Antiquité, comme on le verra plus tard pendant le XIXe siècle avec J. N. L. Durand dans le cadre de l’École Polytechnique[7]. En ce sens, on peut voir dans les textes de Quatremère une ambiguïté notoire, malgré son éloignement de la nature statique et mimétique du concept de « modèle original ». Par exemple, dans sa définition de « palais », il accorde une grande importance à la généalogie des modèles architecturaux comme répertoire exemplaire des grandes œuvres du XIXe siècle. Au départ, Quatremère caractérise le palais par sa grandeur, sa solidité et son apparence de dignité extérieure.[8]Que se passe-t-il dans sa définition d’« écurie »?
Il convient de noter que Quatremère inclut cette petite catégorie dans son Dictionnaire, qui a en général une approche de l’architecture d’un point de vue historique. Cependant, l’écurie n’est définie ni à partir des qualités représentatives ou symboliques du « caractère », ni à partir des « modèles » ou « antécédents » historiques trop lointains. Loin de ces éléments théoriques qu’il développe pour définir le « palais », dans le cas de l’écurie, Quatremère va d’abord vers le destine du bâtiment, et vers les principales conditions à prendre en compte dans sa conception: inconfort, bruit, odeurs, distance des secteurs des logements[9] :
Dans les maisons spacieuses et dans les palais on leur destine une cour particulière et un corps de bâtiment séparé. L’écurie est alors un long bâtiment où les chevaux se trouvent séparés par des poteaux et des perches, ou par des cloisons. L’espace qui les renferme est un peu élevé, et forme ainsi une pente pour l’écoulement des eaux. La mangeoire occupe ordinairement la longueur de l’écurie, et l’on observe que le jour ne frappe point sur elle. La longueur de l’écurie se détermine d’après la longueur de la mangeoire, et celle-ci est déterminée elle-même par le nombre de chevaux que l’écurie doit contenir.
Les mesures des éléments de base –écurie, mangeoire, passage– sont liées les unes aux autres, car elles sont également et strictement déterminées par le nombre de chevaux à héberger et même par les dimensions de l’animal selon son type[10]. Aussi, Quatremère établit deux variantes principales pour classer ce type d’établissements : écuries simples et doubles. La première est composée d’une seule rangée de chevaux –comme celui de la grande galerie du Louvre– tandis que la seconde en deux rangées, avec un passage central ou avec deux latéraux, les chevaux étant tête à tête et éclairés sur la croupe. Une fois cet aspect essentiel défini, un autre ensemble de facteurs est présenté pour « réunir la commodité à la salubrité » :
1. La largeur et la hauteur.
2. La disposition des mangeoires et des râteliers[11].
3. L’éclairage et la ventilation[12].
4. La forme du pavé[13].
Ces relations mathématiques, qui découlent des mesures du corps du cheval lui-même et, en même temps, qui sont interdépendantes, forment un véritable système de proportions qui répondent à l’idée abstraite du type. C’est ainsi que Quatremère trouve un moyen direct de développer ce concept, remarquablement indépendant des modèles précédents, des matériaux constructifs, des ordres classiques, des plans consacrés par l’histoire. Juste vers les derniers paragraphes de cette définition, Quatremère fait référence à des cas spécifiques avec une certaine perspective historique. Cependant, il ne retrace pas une généalogie qui remonte à des temps lointains dans le passé, et ne fait référence qu’à deux cas proches de Paris : les écuries de Versailles et de Chantilly.

Largeur et longueur des chevaux (pieds) selon Quatremère.
Source : Élaboration Juan Pablo Pekarek selon les données développées par Quatremère de Quincy, « Écurie », dans Dictionnaire historique de l'architecture…, p. 554.
Dans cette section, il précise que ces écuries exceptionnelles font partie d’un ensemble architectural plus vaste, celui de grands palais où sont hébergés les écuyers, pages, officiers et ouvriers. Il convient de préciser que, dans le cas de Versailles, il flatte la ruse avec laquelle question de l’ordonnancement de l’écurie a été résolue par Jules-Harouin Mansard, qui a conçu une disposition en demi-cercle, à l’entrée de la première esplanade du château :
La construction et le style de ces deux édifices ont plus de caractère que n’en a le reste de l’architecture du château. Leurs cours se terminent par des grilles également circulaires qui sont d’un assez bon effet. Chacune de ces écuries a son manège, ses habitations et tous les accessoires qui peuvent en dépendre, disposés avec toute la grandeur et toute l’intelligence qu’on pouvait attendre de la magnificence de celui qui les fit construire.[14]
En décrivant Chantilly, « genre en soi-même, beaucoup plus somptueux », il souligne sa magnificence, « bâti en belles pierres de taille, spacieux, commode, et a toute la somptuosité d’un monument public ». Construite entre 1709 et 1735 selon les dessins d’Aubert, architecte du roi, Chantilly n’est pas spécialement un type reproductible pour Quatremère. Dans son analyse, il se concentre sur ses qualités représentatives, symboliques et ornementales. Dans l’élaboration de la définition « écurie », Quatremère anticipe une forte séparation entre les attributs symboliques et décoratifs des bâtiments, de ceux liés au « destin » pratique. Et c’est à travers ce dernier concept qu’il parvient à développer de manière éloquente ses idées sur la notion de « type », plus abstraite, géométrique, mathématique.

Types d’écuries selon Quatremère.
Source : Élaboration Juan Pablo Pekarek selon les données développées par Quatremère de Quincy, « Écurie », dans Dictionnaire historique de l'architecture…, p. 555.
D’une certaine manière, cette petite partie du Dictionnaire anticipe l’un des grands problèmes que la culture architecturale française commencera à traverser dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’émergence d’un univers immense de « modèles » formels et décoratifs que l’archéologie, les manuels et les traités apporteront vers le milieu du XIXe siècle, mettra en crise la tradition classique des projets d’architecture académique. La connaissance -meilleure et plus large- des architectures passées aggravera la discussion sur les modèles et les critères de sélection et de pertinence. De plus, le développement d’une première notion de « programme architectural » au XIXe siècle entraînera une rupture avec les sources du passé, ainsi qu’une nécessité d’adopter de nouvelles stratégies en architecture, tandis que les conceptions seront résolument de plus en plus abstraites.
Cette analyse synthétique tente de retracer les éléments de cette discussion non pas au centre de la « grande architecture » mais dans un exemple quelque peu périphérique, comme celui des écuries. De ce point de vue particulier, on a cherché à apporter une contribution à l’étude historique des principaux problèmes architecturaux du XIXe siècle. Il est intéressant de noter que l’approche que Quatremère fait sur cette petite notion contient déjà le germe d’un débat qui sera développé plus tard. De ce fait, les défis « modernes » de l’architecture du nouveau siècle se révèlent de manière plus évidente dans la conception d’une écurie que dans les thèmes centraux de la discipline.
Notes
[1]. Quatremère de Quincy, Antoine, « Imitation », dans Dictionnaire historique de l'architecture comprenant dans son plan les notions historiques, descriptives, archéologiques, biographiques, théoriques, didactiques et pratiques de cet art, Tome 2, Paris, Librairie d'Adrien Le Clere et Cie., 1832, p. 6. [2]. A propos de l’analogie organique et l’importance de la sculpture de Quatremère : Vidler, Anthony, « La capanna e il corpo. La « natura » dell’architettura da Laugier a Quatremère de Ouincy », dans Lotus International, N° 33, 1981, p. 101-111. Voir aussi : « Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy », dans Fernando Aliata y Claudia Shmidt (trad. et ed.), Jorge Sarquis (dir.), Diccionario de arquitectura. Voces teóricas, Buenos Aires, Nobuko, 2007. [3]. Winckelmann, Johann Joachim, Histoire de l’art chez les Anciens, Amsterdam, 1766 [1e ed. allemande 1764; trad. it. Milan 1779), t. 1, ch. IV. [4]. Quatremère de Quincy, A., « Modèle », dans Dictionnaire historique de l'architecture…, p. 120. [5]. Quatremère de Quincy, A., « Type », dans Dictionnaire historique de l'architecture…, p. 629. [6]. Vidler, Anthony, « The idea of type: the transformation of the academic Ideal. 1750-1830 », dans Oppositions, N° 8, 1977, p. 95-115. [7]. De Solà-Morales, Ignasi, « From memory to abstraction: architectonic imitation in the Beaux-Arts tradition », dans Lotus International, N° 33, 1981, p. 112-119. [8]. Quatremère de Quincy, A., « Palais », dans Dictionnaire historique de l'architecture…, p. 186. [9]. « Bâtiment destiné à loger des chevaux (…) L’incommodité que le bruit et la mauvaise odeur des écuries occasionnent, engagent les architectes à les éloigner le plus qu’il est possible des habitations ». Quatremère de Quincy, A., « Écurie », dans Dictionnaire historique de l'architecture…, p. 554. [10]. Ibid. « On fixe communément la largeur d’un cheval de carrosse à 4 pieds, et l’on évalue à 3 pieds et demi d’un cheval de selle. Cette proportion n’est bonne que lorsque les chevaux sont séparés par des perches et des poteaux ; mais si la séparation se fait par des cloisons, il faut au moins 5 pieds ou 4 et demi ». [11]. Ibid. « Dans une écurie simple bien disposée, la largeur doit être au moins de 13 pieds, dont 8 pour la longueur du cheval et la saillie des mangeoires ; le surplus est pour le passage. Quant à la hauteur, il est à propos qu’elle soit égale à la largeur, si elle est couverte par un plancher. Mais si l’écurie est voutée, il faut lui donner 15 pieds (…) Lorsque les écuries sont doubles, leur largeur dépend de la manière dont les rangs des chevaux sont disposés. Si on place les chevaux tête à tête et les mangeoires dans le milieu, la largeur doit être de 30 pieds au moins, parce qu’il faut deux passages le long des murs ; la hauteur ne saurait être moindre de 15 pieds. Mais si les chevaux sont rangés le long des murs opposés, comme il ne faut qu’un passage dans le milieu, 22 pieds de largeur suffisent, sur 10 à 12 pieds de hauteur ». [12]. Ibid. « Les écuries doubles ou simples doivent être éclairées de manière que le jour frappe sur la croupe des chevaux. Il ne doit pas y avoir de trop grandes ouvertures, de peur de donner un trop libre accès aux insectes volants qui tourmentent les chevaux. Le jour doit y être modéré ». [13]. Ibid. « Le pavé des écuries sera disposé de manière que la partie sur laquelle se tient le cheval ait une pente assez considérable pour donner aux eaux l’écoulement nécessaire. Cette partie doit être séparée des passages par un ruisseau ». [14]. Ibid., p. 555-556.
Sources :
Quatremère de Quincy, Antoine, « Écurie », dans Dictionnaire historique de l’architecture comprenant dans son plan les notions historiques, descriptives, archéologiques, biographiques, théoriques, didactiques et pratiques de cet art, Tome premier, Paris, Librairie d’Adrien Le Clere et Cie, 1832, p. 554-556.




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