Le Gaucho argentin
- Florencia Fernández Bertolini
- 7 janv. 2021
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 nov. 2022
une brève introduction et quelques références bibliographiques
Parler du gaucho nous permet d'aborder des questions et des enjeux étroitement liés à la construction de l'identité et du patrimoine. Cette figure est largement présente dans la littérature et l'imaginaire social argentin. Comme l'a toujours soutenu le spécialiste et anthropologue argentin Hugo Ratier [1] (1988), s'il y a un acteur social lié à l'héritage de la nation argentine, c'est bien le gaucho. Son image est mise en valeur et acquiert la catégorie de symbole patriotique, au même titre que le drapeau ou l'hymne national. Cependant, cela n'a pas toujours été le cas.
A partir de certaines références historiques et littéraires, on peut tracer une généalogie qui va de ces « mancebos » de la terre (comme le mentionnent les premiers écrits sur les gauchos au début du XVIIe siècle) souvent « métis », nés sur le sol américain, aux rebelles refusant de se soumettre à l'ordre colonial et, plus tard, aux élites dominantes successives. Il y a deux éléments historiques importants toujours liés à la figure du gaucho du Rio de la Plata entre les XVIIe et XIXe siècles : l'un est la présence massive des bovins et l'autre est la multiplication des équidés après la colonisation espagnole du territoire. Ces deux éléments, largement multipliés en nombre après leur installation dans les plaines pampéennes, ont permis d’établir une relation entre différentes régions et cultures, mais également plus tardivement la construction d'une économie exportatrice. D'abord les cuirs, puis les viandes salées et plus tard les abattoirs marquent des étapes importantes de l’histoire économique, politique et socioculturelle de l’Argentine, que nous ne soulignerons pas ici mais qui sont analysées par un grand nombre d'historiens.
Il est ainsi intéressant, autour d'études anthropologiques, archéologiques et historiques, de voir comment les gauchos sont fortement ancrés dans la culture équestre de l'Amérique du Sud aux côtés d'autres cavaliers latino-américains comme le « llanero » colombien ou vénézuélien, par exemple. Au fil du temps, les gauchos ont développé des valeurs et des pratiques sociales dans lesquelles le cheval était un élément crucial de leur vie. Cela est lié au fait qu’au cours des XVIIe et XVIIIe siècles des millions de bovins et de chevaux sauvages [2] ont brouté dans les riches prairies de la pampa, le foyer des gauchos et des peuples originaires.
Les fonctionnaires espagnols et les « créoles » de Buenos Aires se sont toujours trouvés confrontés aux gauchos en tant que chasseurs libres de bétail, qui tuaient « illégalement » les troupeaux d'animaux apparemment illimités. Au cours du XVIIIe siècle, ces chasseurs de bétail sauvage sont devenus aux yeux des fonctionnaires et des gouvernements élitistes des vagabonds et des voleurs. Ces qualifications sont rapidement devenues des persécutions même pour les gouvernements « créoles » successifs d’après l'indépendance de la colonie espagnole en 1810.
Nous devons ouvrir une parenthèse pour expliquer qu'après l'indépendance des colonies espagnoles, l'Argentine a entamé un processus politique long et ardu de confrontations entre différentes factions connues sous le nom d’« unitarios » et de « federales ». Bien qu'il existe des différences dans la perception et la relation avec le gaucho entre les gouvernements successifs et entre ces factions mentionnées, le gaucho a été extrêmement persécuté et stigmatisé. Il me semble intéressant dans ce sens de témoigner des travaux qui ont abordé le sujet et qui ont donné lieu à un débat en suspens au sein de l'historiographie argentine, mais aussi dans la construction du patrimoine culturel de la nation argentine sous les différentes nuances et dynamiques du pouvoir.

Une des nombreuses éditions de « El gaucho Martin Fierro » de José Hernández, illustré par Florencio Molina Campos, les deux représentants de « l'art gaucho » à l’Argentine.
Editorial Molina Campos, 2012.

© 2021, Molina Campos- catalogue official
Dans les références suivantes, vous pourrez accéder à des bibliographies pour approfondir sur l'histoire de l'Argentine, la figure du gaucho et sa relation avec le cheval :
Ambrosini Cristina Marta, « Constitución De Los Estados Modernos: Gobernabilidad Y Racismo. El Caso Argentina », Dans : Astrolabio: Revista Internacional De Filosofia, n° 13, 2012, pp. 27-36, https://www.raco.cat/index.php/Astrolabio/article/view/256200
Bengoa Guillermo, « Horizonte Velludo: paisaje y poder en la pampa », Dans : Nómadas, n° 22, 2005, pp.102-113.
Campra Rosalba, « En Busca Del Gaucho Perdido » Dans : Revista De Crítica Literaria Latinoamericana, v. 30, n° 60, 2004, pp. 311–332. JSTOR, www.jstor.org/stable/4531350
Durante Daniel, « Gaucho, pícaro et Argentin. Le Martín Fierro de José Hernández », Dans : Études littéraires, v. 26, n° 3, 1994, pp. 97–115. https://doi.org/10.7202/501058ar. https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/1994-v26-n3-etudlitt2251/501058ar/
Eduardo Archetti, « Nationalisme, football et polo : tradition et créolisation dans la construction de l'Argentine moderne », Dans : Terrain, 1995, DOI : https://doi.org/10.4000/terrain.2851 http://journals.openedition.org/terrain/2851
Fradkin Raúl, Poloni-Simard Jacques, « Centaures De La Pampa Le Gaucho, Entre L'histoire Et Le Mythe », Dans : Annales. Histoire, Sciences Sociales, v. 58, n° 1, 2003, pp. 109–133. JSTOR, www.jstor.org/stable/27587118
Garavaglia Juan Carlos, « Gauchos : identidad, identidades », Dans : América : Cahiers du CRICCAL, n°30, 2003, pp. 143-151. DOI https://doi.org/10.3406/ameri.2003.1615, www.persee.fr/doc/ameri_0982-9237_2003_num_30_1_1615
Trifilo Samuel, “The Gaucho: His Changing Image”, In: Pacific Historical Review, v. 33, n° 4, 1964, pp. 395–403. JSTOR, www.jstor.org/stable/3636040.
NOTES:
[1] Voir : « Indios, gauchos y migrantes internos en la conformación de nuestro patrimonio social », Dans : Indice para el análisis de nuestro tiempo. Buenos Aires, n° 1, 1988, pp. 26-51.
[2] Les chevaux sauvages ont été introduits par les Espagnols au XVe siècle. On les trouve aujourd'hui sous le nom de chevaux créoles américains. Il est intéressant de voir les études du début du XXe siècle qui parlaient déjà de l'espèce : Rivet Paul, « L'origine Du Cheval Américain », Journal De La Société Des Américanistes, v. 11, 1919, pp. 361–366.




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